Gazette typographique

A propos de la Chronique de Nuremberg

Les débuts de l’imprimerie à Nuremberg remontent aux années 1470 et a pris une tournure plus industrielle avec Anton Koberger (1445-1513) que l’on peut qualifier de « quintessence de l'éditeur marchand ». Koberger, filleul d’Albrech Dürer l’aîné et parrain d’Albrecht Dürer le cadet a ouvert son atelier dès 1471. A l’origine de petite taille, il exploitera à son apogée, dans les années 1490, plus de dix-huit presses. Koberger n'était pas seulement un imprimeur, mais aussi un éditeur et un libraire. Son activité était d'envergure internationale et il entretenait des relations sur tout le continent, avec ses bureaux en Italie, en France et dans d'autres parties de l'Europe.

C’est auréolé de cette réputation que Koberger a été sollicité par deux marchands de Nuremberg, Sebald Schreyer et son beau-frère Sebastian Kammermeister, pour imprimer à grande échelle une chronique illustrée du monde. Dès 1491, ils avaient déjà passé un contrat avec l’atelier de Michael Wolgemut et Wilhelm Pleydenwurff spécialisé dans l'illustration de livres afin de produire et de corriger les gravures sur bois pour les livres. Ils avaient également fait appel au Dr Hartmann Schedel, membre du cercle des humanistes de la ville, afin de rédiger le texte en latin (traduit en allemand par Georg Alt en vue d'une édition vernaculaire).

Ce fut une entrerprise éditoriale complexe les textes ayant été rédigés en parallèle de la réalisation des illustrations, de même pour les 2 éditions, celle en latin et celle en langue allemande. L’ouvrage est composé d’une page de titre calligraphiée, un index des personnes et des lieux ; un préambule sur l'histoire de la Création ; des sections sur les sept âges du monde, qui commencent avec Adam, Noé, Abraham, David, la captivité de Babylone, la naissance du Christ et l'Antéchrist ; une section sur le dernier âge, ou le Jugement dernier ; un texte sur la Pologne ; un texte sur l'Europe ; et un colophon donnant des détails sur la réalisation du livre. L'ensemble de ces textes représente 326 feuillets imprimés dans l'édition latine et 297 dans l'édition allemande.

Pour ses textes, Schedel a d’avantage fonctionné comme un compilateur que comme un auteur original de textes. Sans citer directement ses sources, il s'est largement inspiré de divers ouvrages, en particulier du Supplementum Chronicarum de Jacobus Philippus Foresti da Bergamo, des livres d'Aeneas Piccolomini sur l'Europe et l'Asie, de Bartolomeo Platina sur les papes, de Flavio Biondo sur les empereurs romains et la Bible, pour n'en citer que quelques-uns.

Outre les textes, l'une des caractéristiques remarquables de la Chronique est sa nature illustrative ; en effet, il s'agit du livre le plus abondamment illustré de toute la période. La création des gravures sur bois a pris près de trois ans. Au total, elles sont au nombre incroyable de 1 804, réalisées à partir de 652 planches de bois. Certains blocs sont utilisés plus d'une fois dans le livre. La plupart des illustrations représentent des villes ou des personnes, et deux cartes (l'une du monde, l'autre de l'Allemagne) apparaissent. L'accent est mis sur l'Allemagne dans la représentation des villes, et en fait il n'y a pas d'illustrations de lieux en Angleterre, en Espagne, aux Pays-Bas ou en Flandre. Au fil des ans, les spécialistes ont émis l'hypothèse qu'Albrecht Dürer avait contribué à la réalisation des gravures sur bois, mais cela n'a jamais été définitivement prouvé. Quoi qu'il en soit, la Chronique occupe une place importante dans la riche tradition des livres illustrés qui s'est développée dans l'Allemagne du quinzième siècle.

Cette entreprise éditoriale impliqua également une logistique d’envergure. Pour obtenir ses 400 000 feuilles de papier, Koberger a dû faire appel à plusieurs manufactures (dont on retrouve le monogramme en filigrane). Pour la typographie, Koberger a eu recours à un caractère Rotunda l'édition latine et un caractère Schwabacher pour l'édition allemande. Des versions plus grandes des caractères ont été utilisées pour les titres, et des initiales apparaissent dans une police lombarde. L’impression de l’édition latine de la Chronique de Nuremberg s’est faite entre le 16 mars 1492 et le 12 juin 1493, tandis que l'édition allemande a été achevée le 23 décembre de la même année. Avec plusieurs presses fonctionnant pendant de longues heures chaque jour, environ 1 300 copies latines et 600 copies allemandes ont été produites, ce qui représente un des plus importants tirages de l'époque.

Anton Koberger assura également la commercialisation de sa Chronique de Nuremberg imprimant un prospectus d'une page en latin pour vanter les mérites du livre aux lecteurs potentiels. On peut y lire, entre autres, ce qui suit:
« Accélère maintenant, livre, et fais-toi connaître partout où les vents soufflent librement.
Jamais on n'a imprimé un livre comme le tien.
Un millier de mains te saisiront avec empressement
Et te liront avec une grande attention. »

Koberger s'est appuyé sur son vaste réseau d'agents, de bureaux et de collaborateurs dans toute l'Europe pour commercialiser le livre. De nombreux exemplaires de la Chronique ont été vendus, surtout dans la région de Nuremberg, mais aussi dans toute l'Europe, à Milan, Florence, Bologne, Venise et Gênes, à Paris et à Lyon, ainsi que dans des villes plus éloignées, comme Vienne, Cracovie, Prague et Budapest. La plupart des acheteurs choisissaient de faire colorier à la main les initiales et/ou les illustrations de leur Chronique de Nuremberg, ou de placer l'ensemble du texte dans des reliures décorées doublant parfois sinon plus le prix de l’ouvrage.

En 1509, 600 exemplaires (principalement l’édition latine) n’avaient pas trouvé preneur. Il faut dire que Koberger a dû faire face à la concurrence d’un imprimeur d’Augsbourg, Johann Schönsperger, qui édita (de manière tout à fait légale à l’époque puisque le copyright n’existait pas) sa propre édition dans un format plus petit et avec des illustrations originales.

La Chronique de Nuremberg a eu également une grande influence sur d’autres ouvrages majeurs de l’histoire du livre du XVIe siècle : la Chronica, Zeitbuch und Geschichtsbibel de Sebastian Franck (1531), la Cosmographia de Sebastian Münster (1544) mais aussi l'Historia von D. Johan Fausten s’appuie sur les descriptions des villes telles que présentées dans la Chronique.

Il existe aujourd’hui encore 800 exemplaires de l’édition latin et 400 de l’édition allemande, la plupart conservée dans les grandes librairies universitaires du monde entier. Le Harry Ransom Center de l’Université du Texas possède ainsi 6 exemplaires en latin, 2 en allemand plus des feuillets divers. Mais bien évidemment les institutions allemandes sont celles où sont conservées une bonne partie de ce patrimoine à commencer par les archives municipales de Nuremberg ou la la bibliothèque de l'État de Bavière à Munich.

La popularité de longue date de la Chronique, l'existence de nombreux exemplaires sous diverses formes et la disponibilité de sources d'archives connexes ont incité les chercheurs, les auteurs, les bibliophiles et d'autres personnes à s'intéresser à ces documents, et une vaste bibliographie sur ce sujet s'est développée depuis la fin du XIXe siècle. Au début du XXIe siècle, la place de la Chronique de Nuremberg dans l'histoire des débuts de l’imprimerie est reconnue et continue de faire l’objet de l’intérêt des chercheurs.